«Ouvrir le corps» tout en écartant le spectre du macabre

Comment faire pour «ouvrir le corps» tout en chassant l’image répugnante du cadavre ? Dominique Brancher raconte : à l’idée négative de la dissection, l’image anatomique substitue celle, érotique, d’un dévoilement. Il s’agit de jouer sur l’attrait du mystère et de l’interdit. La gynécologie devient donc, en toute bonne logique, le premier bastion à faire sauter : ce savoir, jusqu’ici réservé aux sage-femmes, fait l’objet d’une florissante production sur le marché éditorial français du XVIe siècle. «En 1482 paraît à Lyon la première gravure sur bois représentant une dissection académique». Comme par hasard, «c’est le corps d’une femme éventrée que cernent cinq médecins aux poses hiératiques. Au cours des mêmes années lyonnaises sont publiées les premières gravures de dissections “profanes”, qui accompagnent les éditions du Roman de la Rose : Néron, devant sa mère assassinée, ordonne l’ouverture de l’utérus pour percer le mystère de son origine. […] Près de soixante ans plus tard, dans un style flamboyant et plus sensuel, Vésale fera le même choix audacieux : sur le frontispice ouvrant le De humani corporis fabrica (Bâle, Oporinus, 1543), une foule agitée entoure un cadavre féminin découpé [ci-dessous].»

Quand les femmes n’ont plus de secrets pour les hommes

Les premières images anatomiques sont donc, principalement, des images indécentes de corps féminin qu’une foule de mâles sondent, pénètrent, théorisent, commentent et s’approprient avec une sorte de délectation que le lecteur est invité à partager. «Le genre des “secrets des femmes” constitue une invention proprement européenne, souligne Dominique Brancher. Cette invention prétend distiller, sur le ton de la confidence, un savoir ésotérique et fonde son efficacité culturelle sur le jeu dialectique de l’exhibition et de la dissimulation, ce qu’on pourrait appeler le “spectacle du secret”. Paradoxalement, pour exister, le secret doit se signaler à ceux qu’il vise et montrer qu’il cache». Montrer qu’il cache : c’est le ressort même de la pornographie qui met l’orgasme féminin en scène, spectaculairement, comme une sorte d’événement dont on ne peut jamais être tout à fait sûr de l’avoir vu. L’orgasme féminin relève de l’invisible. On peut le simuler. Dès lors, en faire des films, c’est comme se condamner à tuer sa mère dans l’espoir de comprendre pourquoi elle vous a mis au monde.

Gynéco-logique : comment Gutenberg a changé le monde (Les 400 culs, Libération)

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